Insectes et cinéma d’animation : humains, trop humains

En 1910, en Russie, le collectionneur de papillons – et bientôt pionnier du cinéma d’animation – Ladislas Starewitch essaye de filmer un combat de coléoptères (Lucanus cervus). Mais dès qu’il allume les puissants spots nécessaires pour éclairer la scène, les insectes se figent, immobiles. Starewitch a alors l’idée de renforcer par des fils de fer et de la cire les corps de coléoptères morts et de filmer la scène en l’animant image par image. Le film circulera dans toute l’Europe et récoltera pas mal de louanges. En 1911, c’est le Tsar lui-même qu’il charme avec une adaptation de La cigale et la fourmi de La Fontaine, filmée selon les mêmes procédés.

En l’espace d’un an, les rapports des insectes et d’un cinéma d’animation encore jeune et balbutiant seront donc passés du champ du documentaire de vulgarisation entomologique à celui de la fiction. Et, dans le même temps, les petites bêtes à six pattes de passer du statut d’insecte à part entière à celui de métaphore humaine (cigale et fourmi étant soumises dans la fable de La Fontaine à la projection de choix de vie humains – insouciance / prévoyance – projetés, par anthropocentrisme, sur leurs comportements d’animaux). En 1912, de l’autre côté de l’Atlantique, le pionnier de la bande dessinée Winsor McCay (le «père» de Little Nemo) propose avec How a Mosquito Operates le portrait sadique d’un moustique coiffé d’un haut-de-forme et qui affûte minutieusement sa trompe sur une meule à aiguiser à manivelle avant de la planter bien profondément dans le pif d’un innocent humanoïde endormi…

Au cours du siècle qui sépare ces premiers essais de Starewitch et McCay des films repris dans la présente brochure, de Jiminy Criquet (apparu dans Pinocchio de Walt Disney en 1940) à Maya l’abeille (série télévisée austro-hongroise de 1975), les exemples abondent d’insectes plus ou moins humanisés et amenés à la «vie» par la décomposition dessinée de leurs mouvements et le filmage image par image de ceux-ci. Au point qu’on peut avoir envie de se demander pourquoi le dessin animé fait si régulièrement appel aux insectes…

Sans y avoir consacré une thèse de doctorat et sans prétention d’exhaustivité, nous avons déjà relevé trois premiers facteurs qui – à notre sens – peuvent rentrer en ligne de compte :

1- les insectes sont plutôt petits…
Quand ils les abordent « seuls » (entre eux, entre insectes), les dessins animés proposent une sorte d’effet « de zoom » sur une réalité souvent cachée ou difficile à observer et qui par conséquent intrigue et fait rêver. Quand ils les montrent en interaction avec les humains, ils peuvent jouer sur un effet de contraste, une opposition de taille qui a fait ses preuves dans nos imaginaires de grands et petits enfants au moins depuis que Gulliver a échoué sur le rivage de l’île de Liliput au début du dix-huitième siècle…

2- la plupart des insectes volent…
Depuis les temps les plus reculés, une grande partie des insectes (quelques-uns comme les blattes ou les puces ont perdu cette faculté) réalise le rêve d’Icare et de nombreux humains : voler de leurs propres ailes dans les airs ! Là aussi, le rêve est au rendez-vous et une série animée telle que Minuscule vibre d’une énergie très « aéronautique » !

3- certains insectes vivent en sociétés organisées…
Abeilles, fourmis, termites sont des insectes dits «sociaux» vivant en grandes collectivités organisées. Que ce soit selon un point de vue positif / optimiste (l’utopie de sociétés bien réglées où chacun trouverait sa place et œuvrerait au bien-être collectif du groupe) ou selon un point de vue plus négatif / pessimiste / critique (le côté dystopique de modes d’organisation du vivre ensemble touchant – ici encore, par anthropocentrisme, projections et analogies avec les sociétés humaines –àl’écrasement des libertés par des forces dictatoriales qui maintiennent l’individu dans un rôle qu’il n’a pas choisi), les insectes offrent aux cinéastes d’animation des métaphores claires et lisibles de certains de nos modes d’organisation (ex. l’usine dans Bee Movie).

Précision :
Pointculture possède évidemment de nombreux médias (DVD et CD-ROM, etc.) abordant le monde des insectes selon une approche plus directement documentaire, pédagogique et didactique.
Vous les retrouverez facilement dans notre base de données via le mot-clé «Insecte».
Une animation pédagogique dénommée «Insecto-loco» avait même été consacrée au sujet par les Médiathécaires de Braine-l’Alleud puis par ceux du Passage 44. Elle est toujours consultable en ligne sur notre site

Si, par souci de circonscrire le sujet, nous nous sommes volontairement limités aux insectes dans quelques films d’animation récents (avec une réflexion sur ce que cela peut impliquer comme approximations voire petits mensonges scientifiques lors du passage du documentaire au divertissement), libre à vous bien sûr de renouer le lien, à travers nos collections, avec des approches plus scientifiques ou «sérieuses».

Quelques pistes

Stéphane Bernasconi : « Drôles de petites bêtes » (Studio Canal, 1996). 13 volumes (dès 3 ans)

Cela ne s’invente pas : Antoon Krings, le père de ces Drôles de petites bêtes est né en 1962, dans le Nord de la France, à… Fourmies ! Ses parents y travaillaient dans l’industrie textile et c’est chez ses grands-parents, à la campagne, qu’enfant il prenait un plaisir fou à l’exploration de leurs jardins et au dessin de la faune et de la flore qu’il y découvrait.
Une bonne vingtaine d’années plus tard, Antoon Krings commence sa vie professionnelle en dessinant les motifs de tissus floraux dans le milieu de la mode. Puis, il a envie de donner vie à ces fleurs, de les voir butinées et crée dès 1995 une galerie de portraits – à la gouache et en couleurs vives – d’une série d’insectes anthropomorphes aux noms qui riment (Mimi la fourmi, Léon le bourdon, Carole la luciole, Siméon le papillon, Adèle la sauterelle, Loulou le pou…). Influencé par JeandeLaFontaine pour les histoires (une certaine manière de traiter les multiples caractères et travers de l’homme via un monde animal codé), par Grandville (graveur français du dix-neuvième siècle) et Sheppard (illustrateur de Winnie l’Ourson en 1926) pour l’approche graphique, le succès est tel que la série ne cesse de s’étendre jusqu’à inclure de nouveaux petits êtres qui ne sont plus des insectes (Amélie la souris, Antonin le poussin… et, même, Benjamin le lutin) et à voir ses héros adaptés en personnages de dessins animés et en histoires racontées (belles lectures claires ponctuées d’opportuns bruitages discrets).

Thomas Szabo : « Minuscule – La vie privée des insectes » (Editions Montparnasse, 2006-…). 7 DVD (dès 3 ans)

Combinant décors en images «réelles» et protagonistes principaux (les insectes !) en images de synthèse, septante-huit épisodes courts (5 minutes chacun) d’une série souvent hilarante. Thomas Szabo, créateur avec Hélène Giraud de ce petit monde, le présente comme « une fusion entre un documentaire National Geographic et Tex Avery ». On serait tenté de rajouter « …et Jacques Tati » en faisant allusion à une bande-son particulièrement soignée et inventive qui porte en elle une bonne moitié des effets comiques du projet (s’il y avait un peu de justice dans le monde du cinéma, les bruiteurs Redha Zaim, Côme Jalibert et Gery Montet mériteraient de se retrouver plus mis en évidence que via une discrète mention en petits caractères sur le dernier écran du générique !). Jouant régulièrement la carte du décalage (bruits de métal et de ressorts des carapaces des criquets et sauterelles, coups de klaxons lors d’un embouteillage aérien de libellules au-dessus d’un étang…) la mise en sons des courts-métrages achève de donner une présence – presque une vie – à des insectes déjà bien croqués et stylisés visuellement et ce, malgré la technique réputée «froide» des images de synthèse. Se déroulant en marge du monde des hommes (une route, une clôture de prairie, une maison, une table dressée, très rarement une silhouette qui passe… ), la série traduit une fascination profonde pour des poursuites et combats aériens très chorégraphiés qui n’ont rien à envier à Top Gun ou L’étoffe des héros et, assumant une certaine dose de cruauté non exagérée, ne s’interdit pas les atterrissages en catastrophe, voire les crashs aériens et autres froissements « de tôles » de ces petites bêtes ailées…

Charlie Sansonetti : « Les aventures d’une mouche » (Sony Music, 2009). VA8672 (dès 6 ans)

Un corps tout rond, deux yeux non moins ronds, une bouche régulièrement énooôôrme et vorace, une double rangée de dents, deux petites ailes, deux bras et deux jambes toutes fines terminées par une paire de grosses «grolles» adaptées aux aventures les plus folles : c’est elle, la mouche !
Celle qui donne son titre à cette adaptation animée de la bande dessinée de Lewis Trondheim. Commençant invariablement par un zoom de plus en plus précis et détaillé sur la Terre, une ville, un immeuble, une cuisine, une poubelle, une boîte de conserves, une carotte et – enfin ! – un œuf de mouche qui éclôt, la mouche renaît au début de chaque épisode. Toute jeune, «jouette» et espiègle, elle part à la conquête du monde, de son environnement immédiat (la cuisine qui l’a vue naître) mais aussi, parfois, de recoins nettement plus lointains (en tant que « cosmomouche », elle part carrément à la conquête de l’Espace) rencontrant au passage toute une ribambelle d’autres insectes (abeilles, bourdons, papillons, termites, lucane – insecte dit «cerf-volant»). D’un humour décalé, bien trempé dans l’irrévérence d’un certain non sensé assez anglo-saxon, la série joue souvent sur l’humanisation discrète du monde des insectes (criquets-gendarmes en képi et uniforme, par exemple…) ou sur l’incompréhension et le décalage – souvent dus à la différence d’échelle – lorsque leur monde se frotte à celui des humains (la virée bucolique d’un groupe d’insectes vire au film catastrophe quand leur lieu de pique-nique s’avère être un terrain de foot et que le coup d’envoi d’un match y est donné…).
Alors que la BD d’origine (Éditions du Seuil, 1995) était en noir et blanc et entièrement muette, l’adaptation en dessin animé est en couleur et propose régulièrement des grommellements non directement intelligibles ou linguistiquement connotés en guise de paroles. Ces deux concessions sont un peu malheureuses – particulièrement la première.

Simon J. Smith : « Bee movie » (Paramount, 2007). VB0675 (dès 8 ans)

Un dessin animé un peu à l’écart des titres qui le précèdent dans ce mini-dossier : d’abord, c’est un long-métrage et non une série d’épisodes courts, ensuite, c’est un film à «double lecture» pouvant intéresser, ou non ; le film divise ses spectateurs, autant les enfants et préadolescents que les adultes. Le film est aussi le plus «trempé dans l’humanité» de notre sélection. À double titre : d’abord, parce que les abeilles y sont furieusement humanisées (elles portent par exemple pulls et costumes à rayures, se mettent du miel en guise de gel dans les «cheveux» – devant les miroirs à six faces de leurs salles de bains très design – et prennent la voiture pour se rendre à l’usine à miel… « Mielex, division de Miel & Co. et filiale du groupe Hexagone ») ; ensuite, parce que le jeune et fraîchement diplômé Barry Bee Benson ne se résoudra pas à accepter sans sourciller son job à vie le long de la chaîne de production industrielle du nectar jaune. Il préférera braver les peurs et les interdits et sortir dans le monde, dans le sillage de l’escadrille des Apollons du Pollen (« Pilonnez-moi ces pétunias, suçoirs à rayures ! »)… Et ce monde extérieur, vers lequel ils s’envolent, n’est pas n’importe lequel, c’est même une sorte de quintessence de l’humanité urbaine : la communauté vit au creux d’un tronc d’arbre dans Central Park – à New York, donc au milieu de la mégalopole. Les interactions de notre fringuant et très loquace mini-héros B.B.B. avec les humains seront pour le moins contrastées : il tombera amoureux d’une fleuriste mais, plus tard, découvrant la commercialisation à grande échelle du miel dans un supermarché, intentera un procès aux géants de l’agroalimentaire !
Au niveau du scénario, les articulations sont parfois trop lourdes ou trop légères, mais même un peu bancales, celles-ci permettent au film de passer successivement par une série de genres ou de sous-genres du cinéma américain : la comédie romantique, le film d’espionnage (B.B.B. menant l’enquête sur la production industrielle du miel), le film de procès et la fable écologique (les abeilles ayant gagné leur procès et récupéré des tonnes de miel, elles ne butinent plus trop et la flore non pollinisée dépérit). Scénarisé par un demi-dieu de la situation comedy juive new-yorkaise, Jerry Seinfeld (de la série du même nom) qui prête ici aussi sa voix à Barry Bee Benson (remplacé par Gad Elmaleh dans la version doublée en français), le film abonde de bons mots aiguisés comme des dards.
Il est à noter que dans la double critique de ces deux sociétés – celle trop bien réglée des abeilles et celle trop cupide des humains (honey vs. money) – le thème de la mort et de la brièveté de l’existence des abeilles (« Enfin diplômé… Après trois jours de primaire, trois jours de secondaire et trois jours de fac’ ») n’est pas tabou et revient régulièrement au fil de l’intrigue.

2 réflexions sur “Insectes et cinéma d’animation : humains, trop humains

  1. Pingback: Thomas SZABO et Hélène GIRAUD : "Minuscule : la vallée des fourmis perdues" | Pic-Sons

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