Les galettes copieuses d’Anne Sylvestre et de Pascal Parisot

Les réussites en matière de chansons destinées au jeune public sont assez rares. Cela tient à plusieurs paramètres qui doivent pour bien faire être tous réunis : un projet dans son ensemble porté plus par le cœur que par le portefeuille, un  répertoire qui ne prend pas les enfants pour des idiots et qui trouve un équilibre entre l’artistique et le pédagogique, des interprètes généreux (professionnels ou amateurs éclairés) habités d’une vraie passion pour les enfants, et une production artistique de haut niveau (trop de disques pour enfants proposent des arrangements inaboutis et des enregistrements de mauvaise qualité !). 

 Voici deux disques de chansons qui ont su relever ce fameux défi et qui ont la particularité de raconter des histoires où l’alimentation et la boisson tiennent un rôle important. Il y a tout d’abord Anne Sylvestre, avec son classique Fabulettes à manger (1990), qui fait figure de « Dame Nourriture », sorte de fée bienfaisante qui connait les secrets d’une franche et saine connivence avec la marmaille. Et puis, dix-huit ans plus tard, ce chahuteur au bon cœur de Pascal Parisot qui, avec « Les pieds dans le plat », réussit le tour de force d’apprendre les bonnes manières aux petiots tout en vantant leurs bêtises.

Les petits plats dans les grands d’Anne Sylvestre

Comme Steve Waring ou Hervé Suhubiette, Anne Sylvestre fait partie de ces trop rares artistes qui considèrent l’enfant comme un être de qualité possédant une capacité d’écoute bien plus ouverte que celles de la plupart des adultes.

En se penchant sur le parcours atypique de cette dernière, il est intéressant de remarquer qu’elle a commencé par se faire un nom avec des chansons pour les grands et n’a jamais cessé ce créneau. Malgré un certain classicisme ancré dans le passé, au niveau de ses compositions et de ses arrangements, Anne Sylvestre est restée dans le coup, créant nombre de petites perles pour l’enfant qui n’ont rien à envier à ses autres chansons. C’est sans doute ce va-et-vient entre les deux pôles qui a permis à la dame de ne pas s’affadir et de rester créative.

FabugerSes Fabulettes à manger portent bien leur nom. Chacune de ces petites histoires de goût ont quelque chose de délicieux. On en mangerait. Anne Sylvestre maîtrise comme peu (comme les enfants, en fait !) l’art de passer de la réalité première à celle qu’on s’invente. Savez-vous qu’il existe des yaourts à la tulipe, aux cailloux, aux vers de terre ou au pipi de chat ? Étiez-vous conscient qu’en en mangeant trop, on peut se transformer en chocolat ? La chanteuse a le don de nous rappeler ces petites gourmandises qui rendent la vie moins amère : chewing-gums (« Gomme Balloune »), tartine de beurre, sirop d’érable (« L’arbre confiseur ») et nouilles bien sûr ! Et, si elle se fait pédagogue, c’est avec beaucoup d’humour (« Les boissons à bulles »), beaucoup de tolérance (« Confiture ou cornichons », « Mais il le faut ») et de tendresse («  Les fruits Clémence »). Et puis, pour le plaisir des grands qui l’écoute également avec sourires et émotions, elle laisse parfois s’envoler sa plume ciselée au travers de textes virtuoses (« Le pays tout blanc »). Enfin, il y a le joyau : « Les feuilles de l’artichaut ». Dans cette petite douceur à la mélodie particulièrement enchanteresse, la chanteuse caresse les aigus pour nous offrir un vrai moment de poésie en suspension.

En proposant ce menu de dix-sept chansons, Anne Sylvestre est fidèle à sa grande générosité. Ses Fabulettes à manger sont à mille lieues des compositions fast-food. Et puis, comme toujours, elle a mis les petits plats dans les grands !

  •  Anne Sylvestre : « Les Fabulettes à manger » (EPM, 1990). LJ6131 (dès 3 ans)

Pascal Parisot met les pieds dans le plat

Depuis 2000, le chanteur Pascal Parisot s’est fait connaître grâce à trois albums de chansons à l’humour acidulé truffés de bricolages musicaux entre cha-cha-cha, bossa-nova et électro. Un univers amusé où l’on décelait déjà une part d’enfantin. Cela faisait quelque temps que le lascar pensait se tourner vers le jeune public quand les éditions Milan lui ont commandé un album pour la collection Tintamarre. Il s’est mis alors à mitonner quatorze chansons pour les bambins tournant toutes autour de la nourriture au sens large.

Dans ses histoires alimentaires, Parisot se place presque toujours du point de vue de l’enfant qui voit la vie sous son prisme. Défilent alors devant nos oreilles des personnagesPariplat singuliers comme une horrible cantinière, un poissonnier tellement cher qu’il doit être au moins milliardaire, le petit chien Kiki qui bave devant les steaks hachés, un boucher à la tête de cochon qui fout les jetons, ou encore des poissons panés vivant dans les congélateurs parce qu’ils ont peur de la mer. Le chanteur se met aussi dans la peau du môme qui se pose des questions existentielles (« Sur place ou à emporter ») ou du petit gars qui vit avec des parents bio et rêve d’un hamburger. Enfin, il reprend à sa sauce les fameuses expressions « Mange ta main et garde l’autre pour demain » ou « Tu chantes comme une casserole ».

Musicalement, c’est chaleureux et bien balancé. Les nombreuses interactions avec des chœurs, des voix d’enfants et des bruits incongrus font en sorte qu’on ne s’ennuie pas une seconde. Une seule écoute suffit d’ailleurs pour être pris sous le magnétisme des chansons et de la voix de Parisot.

L’air de rien, ce livre-disque affirme des intentions légèrement pédagogiques sans jamais être moralisateur. Derrière un ton amusé et nonchalant, Parisot ne se gêne pas pour critiquer les extrêmes et les contradictions de notre société. Enfin, il faut souligner le beau travail d’illustration d’Anne Laval qui, dans un style très « nouvelle bande dessinée », a réussi à s’accorder au ton détaché et à l’humour caustique de Parisot qui n’est pas sans rappeler celui du célèbre Vincent Malone.

Un disque copieux qui fera du bien aux petits mais aussi aux grands grâce à des chansons intemporelles et pleines de fines indélicatesses.

  •  Pascal Parisot : « Les pieds dans le plat » (Milan Jeunesse : Collection Tintamarre, 2008. LJ3590 (dès 4 ans)

 

Découvrez aussi

Pascal Parisot : « Bêtes en stock » (Naïve, 2010). LJ3591 (dès 5 ans)

Pascal Parisot : « La vie de château » (Naïve, 2013). LJ3592 (dès 5 ans)

 

On en parle également ici

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s