Pierre CRÉAC’H : « Le silence de l’Opéra »

silence-opéraD’abord, il y a l’objet, irrésistible et mystérieux. Un livre-CD grand format de 112 pages, des somptueux dessins à la mine de plomb sur du papier de qualité. Aussitôt nous vient l’envie de glisser le CD dans l’appareil et de l’écouter en dévorant chacune des pages en ne négligeant aucun détail des crayonnés. Et là, on est pris par cette voix grave et chaleureuse, cette diction parfaite, cette présence unique. Sans aucun doute, c’est Jean Rochefort qui nous parle. Lorsqu’on fait la connaissance de Louis, un petit gars qui se promène, un casque sur les oreilles, avec un enregistreur et un micro au bout d’une perche, on se dit que ça n’est pas courant. Et quand on apprend en plus que ce gavroche capteur de bruits prend, seul, la décision de se rendre à l’Opéra Garnier, en pleine journée, on ne peut que le suivre. Dans le palais vide en apparence, mais rempli de souvenirs, Louis rencontre des personnages étranges et farfelus qui vivent dans une autre réalité. Il croise un compositeur classique habillé d’une queue-de-pie, discute avec un grand rideau rouge atteint de trac côté coulisses et de cabotinage côté scène, console des canards relégués à la cave parce qu’ils jouent faux, suit un maître queux qui adore cuisiner les musiciens de l’orchestre, recroise le compositeur jouant devant un comité d’Oreilles averties qui jugent si l’œuvre est digne ou non d’entrer dans le grand répertoire et, surtout, dialogue avec de véritables fantômes d’opéra qui distillent leurs airs célèbres…

Avide de sons, tout au long d’une trépidante partie de cache-cache, le petit Louis enregistre les musiques, les images et les silences des opéras qui surgissent de toutes parts. Bien qu’on puisse y entendre une trentaine d’extraits d’œuvres de Rossini, Verdi, Bizet, Wagner…, ce conte n’a rien d’une anthologie initiatique. Son objectif est tout simplement de titiller nos sens et de nous donner goût à la musique. Pierre Créac’h, auteur, musicien et graphiste hors pair, a réussi à écrire une histoire actuelle qui bascule dans un univers fantasmagorique proche de celui de Lewis Carroll. Et pour porter la narration, il a conçu lui-même une bande-son originale et poétique dans laquelle on peut entendre tout un tas de bruits insolites (portes qui claquent, vocalises, couacs d’instruments…). On pense alors à la musique concrète et aux field recordings. D’ailleurs, avec son casque et son micro, le petit Louis ne symbolise-t-il pas ces types de compositions, fruits du hasard ?

silenceL’idée géniale a été de faire entrer dans le théâtre ce petit preneur de son, cet enfant mélomane et curieux de tout, témoin privilégié qui réveille la mémoire du lieu. Une fois le livre entendu, on se rend compte que l’auteur n’a cessé de pointer du doigt le phénomène de cloisonnement et de manque d’ouverture d’esprit qui perdure dans le vaste monde des musiques. En témoigne encore l’épisode où Louis fait écouter aux fantômes la guitare d’Electric Jon (archétype du rockeur), provoquant sans le vouloir un brouhaha général qui sera immédiatement interrompu par le compositeur classique qualifiant de «musique de sauvages» cette électricité chahutant les airs classiques.

Surtout, ne passez pas à côté de ce conte merveilleux qui émerveille, qui éveille. Car il s’en dégage un message capital, une invitation à s’ouvrir vraiment aux musiques et à laisser tomber les œillères.

Pierre Créach : « Le silence de l’Opéra »

(Editions Sarbacane, 2007)

LK5690

Dès 5 ans

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